| |
 |
Justice malade, Etat malade ! |
| par Jacques Myard |
Le 17 janvier 2006 |
Deux affaires récentes, celle d’Outreau et l’incident survenu lors de l’audience solennelle de la Cour de Cassation, viennent une nouvelle fois de propulser la justice sur le devant de la scène médiatique. Elles traduisent la profonde crise de l’institution judiciaire.
Prima facie, ces deux affaires semblent n’avoir rien de commun entre elles, et pourtant elles sont l’une et l’autre l’aboutissement d’un même processus. L’institution judiciaire succombe à la tentation médiatique sans prendre garde qu’elle s’y brûle les ailes.
L’affaire d’Outreau est d’une extrême gravité puisque des innocents ont été envoyés en prison subissant l’opprobre d’une accusation ignominieuse. Si l’erreur est humaine et si, après tout, les juges ne sont que des hommes, la mécanique qui a conduit à ce ratage judiciaire devra être soigneusement démontée. Il y a fort à parier que la commission d’enquête parlementaire mettra en évidence la pression médiatique qui s’est exercée sur les hommes chargés de rendre la justice.
Cette affaire est symptomatique, en effet, d’une perversion du mode de fonctionnement de notre société qui affecte désormais aussi l’institution judiciaire : les médias sont devenus des acteurs judiciaires, qui ont investi le processus même de l’enquête et du procès. Quant à l’affaire de la Cour de cassation, certes bien moins grave, elle n’en est pas moins topique de la tentation médiatique permanente qui s’est emparée de tous les acteurs publics, y compris des juges : le Président de la Cour de Cassation lui-même n’a-t-il pas jugé bon de donner la primeur de son discours aux médias au lieu d’en réserver le privilège aux plus hautes autorités de la République !
Il est urgent que la justice fasse à nouveau sien son devoir de réserve à tous les niveaux et qu’elle se garde de vouloir instrumentaliser à son profit les médias. L’ l’expérience démontre, en effet, que c’est la justice elle-même qui se piège, perd la capacité de juger objectivement et se dérobe à toute sérénité.
Reconnaissons, toutefois, que ce mouvement médiatique qui ensorcelle la société française n’est pas propre aux juges. Le temps médiatique a largement tourneboulé l’ensemble des acteurs publics, les jetant dans une fuite en avant permanente.
Gouverner aujourd’hui s’apparente à une succession de coups médiatiques alors que la politique exige, au contraire, une pensée à long terme, une cohérence structurelle capable de dépasser le prurit médiatique où un événement chasse l’autre en l’espace de quelques instants. Partant, si l’on peut leur reprocher parfois d’exercer une pression excessive en jouant de leur irresponsabilité, les médias ne sont pas les seuls à être montrés du doigt.
Tous, à des degrés divers, nous portons la responsabilité de cette situation qui brouille très largement la vision que les Français ont de l’action politique et des hommes politiques, ce qui engendre une déstabilisation profonde de la cohésion nationale.
Il ne peut y avoir, selon de Gaulle, de véritable chef ni d’action gouvernementale sans une certaine distanciation. Elle est précisément à la source de l’autorité et du respect dû par les citoyens. Mais encore faut-il que l’Etat retrouve le sens de ses missions fondamentales grâce à un projet national fort dans lequel il accumule la puissance légitime pour faire respecter les lois et l’ordre du monde.
L’Etat est malade, la maladie de la Justice n’en étant que l’un des symptômes. Il est devenu incapable de prendre les décisions requises pour transcender les égoïsmes et les communautarismes, faire prévaloir l’intérêt général, réaffirmer avec force la conscience collective du vouloir vivre ensemble et faire respecter le principe d’autorité à tous les niveaux.
En définitive, l’Etat est malade de s’être dépossédé de son pouvoir. Ce pouvoir est diffus, privatisé, judiciarisé, externalisé dans des Hautes autorités prétendument indépendantes, expatrié dans des instances européennes ou mondiales où les décisions s’enlisent dans des procédures sans fin. Le pouvoir est partout sauf là où il devrait être, chez les élus responsables devant le peuple.
Voilà pourquoi il est impératif que la France retrouve la maîtrise de ses décisions régaliennes sans laquelle le pouvoir n’est plus que la caricature de lui-même, devient vain et se dévalorise aux yeux des citoyens qui désespèrent de trouver en lui le garant du vouloir- vivre ensemble.
Le prochain Président de la République devra rassembler sur un projet national fort qui transcende les égoïsmes et affirme le principe d’autorité, ou alors il ne sera pas. Ce Président devra être, en quelque sorte, un nouveau Cincinnatus.
|
| |